INDIVIDU, SOCIETE, EXTERNITE

Les avant-gardes artistiques ont toujours cherché à inscrire leur révolution formelle, plastique, dans un transformation de la société : c’est vrai du surréalisme, de Dada, du futurisme, de l’Internationale Situationniste mais c’était tout aussi vrai avec les impressionnistes,  Mallarmé, ou encore Courbet dans son rapprochement non fortuit avec Proudhon. Au XIXème siècle, la contestation de l’ordre social, de ses normes artistiques au nom d’impératifs créatifs n’emprunte pas encore une rhétorique militante, aucun artiste ne se veut le bras armé et créatif d’une quelconque doctrine politique au contraire des avant-gardes du Xxème siècle qui placeront leur travail sous le signe de la lutte des classes et du prolétariat, du « socialisme réel » ou de la révolution nationale (avec Marinetti).

Le lettrisme, porté par l’utopie d’un projet de société « paradisiaque » dont il faudrait chercher un possible précédent dans les pages de Charles Fourier, a très vite associé à ses combats pour de nouveaux horizons littéraires et artistiques la nécessité de luttes sociales placée sous la bannière inédite du Soulèvement de la Jeunesse. C’est sans doute par cet aspect là que le lettrisme fait exception parmi les avant-gardes mais aussi de manière plus large au sein des théories socialistes dont Isou dès le premier tome de son Traité d’Economie Nucléaire, le Soulèvement de la Jeunesse, entend se démarquer (1950).

A relire ce texte ambitieux, on comprend le peu d’échos qu’a suscité sa publication à l’époque. Dans un après-guerre dominé par une dualisme sans nuance annonciateur de la guerre froide  et par l’hégémonie du PCF dans le champ culturel, les thèses et analyses du Soulèvement de la Jeunesse rompaient avec le marxisme-léninisme, l’étatisme et l’ouvriérisme qui longtemps ont surdéterminé (et même encore aujourd’hui !) l’action et la réflexion de la gauche politique. Là où le marxisme faisait autorité absolue, de manière programmatique, Isou met en discussion et confronte des problématiques nouvelles à la lumière de lectures que peu sans doute partageait avec lui : il cite certes Engels, Marx, Lénine, Quesnay, Rousseau mais aussi Schumpeter, Hayek… interrogeant le marxisme et ses fondamentaux à la lumière des doctrines libérales qui restent toujours si peu connues en France (même si le mot libéralisme est utilisé dans la plus grande confusion et désinformation et toujours à mauvais escient).

Car il y a bien à la base de l’économie nucléaire un princeps libéral et libertaire, que même un Marx n’aurait sans doute pas désavoué : aux antipodes d’un collectivisme abstrait et d’une analyse en terme de classes sociales en lutte, Isou renoue avec l’individu comme agent économique et réalité sociale, mais son sujet de référence n’est ni l’ouvrier, ni le salarié, ni le rentier, ni l’entrepreneur, il n’a pour lui que la gratuité d’une force de travail sans statut reconnu, extérieur au marché organisé, c’est l’externe « qui s’agite et lutte pour obtenir la place qu’il désire ». Le conflit social résulte donc moins d’une lutte des classes que d’une lutte des places dans une société où l’inégalité renvoie à l’inégale accès aux places, aux barrières qui se dressent entre un désir individuel de mobilité, de promotion et l’offre social , à la rareté de cette offre…

Le conflit Capital/travail central chez les marxistes , s’il reste pertinent pour expliquer les contradictions de l’organisation économique, les ajustements nécessaires pour asseoir les revendications des salariés, se trouve débordé selon Isou par une question sociale (la modernisation de l’appareil de production risque de maintenir une population croissante aux marges de l’activité économique) et démographique (les jeunes, externes absolus s’il en est sont une catégorie qui devient de plus en plus visible, renforcée par l’allongement de la scolarité) : ainsi « l’élimination continuelle du travail, la surproduction de l’élément humain depuis la propagation de la machine (bientôt la machine sans ouvriers) et d’autre part une hiérarchisation du Parti (en Urss) de plus en plus rigide rejette dans le secteur du ‘jeune » des catégories d’âge  de plus en plus avances qui subissent à leur tour la subordination diverse de l’inéconomique du travail « non valorisé » (in Le Soulèvement de la Jeunesse, Escaliers de Lausanne,  p.65).

Le lutte des classes (prolétaires versus bourgeoisie) est dépassé par la problématique d’individus (prolétaires et bourgeois) en quête d’ascension et de promotion qui doivent trouver et gagner leur place dans une situation qui pour l’essentiel s’est réglée sans eux. Les libéraux encensent le «capitaine d’industrie », l’entrepreneur audacieux, le self-made man, tandis que les socialistes valorisent l’icône de l’ouvrier (hier…), du salarié « exploité, précarisé » (aujourd’hui) qui participe à la production de la richesse sans être rétribuée à la mesure de cette participation, du fonctionnaire qui travaille au service de l’intérêt public, sans toujours se soucier du rôle de l’initiative privée dans le dynamisme économique… Chez Isou le borderline, l’outsider, le outlaw et même le voyou (créativité détournée oblige) sont les figures emblématiques d’un nouveau type d’agent économique venu des marges et aspirant à être reconnu, en conflit ouvert avec une organisation sociale qui la maintient à ses frontières et ne lui offre pas de perspective à la mesure de ses ambitions. Pour faire rapide, et prenant appui sur L’Agrégation d’un Nom et d’un Messie (Gallimard, 1947), qui reste comme une autre grande Confession d’un enfant du siècle, l’outsider isouien est un héros romantique… qui a réussi : il a trouvé sa place dans la société et par son succès contribue à la transformer la société. Son échec et sa marginalisation ne sont pas simplement un échec individuel ils risquent de devenir une affaire collective, un problème social que la société doit résoudre, dans la mesure où l’externe peut inscrire sa révolte dans des luttes provisoires, toujours insuffisantes par rapport à son désir de reconnaissance, qui peuvent prendre le visage du nationalisme (phénomène skin-head), du racisme ou du communautarisme comme hier l’insatisfaction des jeunes trouvait à s’employer sous la surveillance de bureaucrates bienveillants et intéressés dans les revendications austères et les combats de feu la Gauche prolétarienne. 

Réhabilitation salutaire (et révolutionnaire à gauche !) de l’Individu certes mais celle-ci, on le voit, ne saurait se réduire à un simple égoïsme, qui ne chercherait non sans prédation, qu’à satisfaire ses intérêts exclusifs sans égard pour la collectivité. L’anathème lancé par les Internationaux lettristes pour prendre congé de la « vieille garde » lettriste qualifiée de « droite » (Isou, Lemaître , Pomerand) n’est qu’un artifice rhétorique ; les marxistes-léninistes utilisaient les mêmes intimidations pour disqualifier les Mencheviks authentiquement progressistes. Ce procédé est d’ailleurs toujours aussi répandu à gauche où l’on ne craint de sortir dès qu’un quidam se hasarde à sortir du périmètre intellectuel autorisé l’insulte suprême de « droitisation », ou de « dérive droitière » surtout d’ailleurs quand il est question d’économie ! Plus sérieusement, Isou s’inscrit dans une autre tradition de la gauche intellectuelle, minoritaire car souvent marginalisée par un étatisme omniprésent, davantage tournée vers l’individu et son autonomie, plus proches des libertaires (Proudhon en tête) que de la bureaucratie d’Etat. Il partage en effet avec les anarchistes et les libéraux une même défiance à l’encontre des initiatives de l’Etat et de sa mainmise sur certains secteurs économiques (d’où sa critique des nationalisations) ; anticipant la critique d’un Cornélius Castoriadis (1), il souligne combien est grand le risque de voir le dynamisme économique coopté  par l’Etat et sa bureaucratie. Pour Isou le marché n’est pas un problème, bien au contraire il convient de laisser respirer la société plus encore, de multiplier les initiatives privées, de rendre ce marché plus fluide et mobile pour permettre l’insertion des jeunes et des externes qui apportent des projets, des idées et ne cessent de transformer le marché, de redistribuer les cartes, dans une perspective de plein-emploi. L’agent économique ne rompt pas avec la société, il s’y voit reconnu dans ce qu’il porte et participe ainsi à la prospérité collective. L’échange reste ainsi au cœur de l’économie nucléaire pour qui il s’agit de permettre aux jeunes et aux externes de devenir des co-échangistes à part entière.

A Titre d’exemple, Benoit Sabatier dans son ouvrage  Nous sommes jeunes, nous sommes fiers dresse un inventaire non exhaustif d’une culture jeune contestataire pour regretter qu’elle ne participe qu’à nourrir les conformismes, le spectacle et son entertainment (2). C’est tout le contraire qui est vrai : le mouvement punk comme le hip hop dans le domaine musical n’ont d’abord rencontré qu’incompréhension et refus de la part des acteurs institutionnels (presse, médias, maisons de disques et même public) ; pour exister dans leur singularité ils ont du organiser leurs propres réseaux de labels, de salles de concerts, de fanzines avant d’être finalement acceptés par des maisons de disques qui ont popularisé leur esthétique via cinéma, à la télévision, à la radio… L’activiste underground d’hier est devenu un homme d‘affaire et alors ? Il vit de son travail, participe à la diversification de  l’horizon musical et à la richesse de l’offre sur un marché où la raréfaction de l’offre conduit immanquablement à la crise… Certains parlent de récupération, d’autres dont je suis parlent de reconnaissance, reconnaissance à la fois symbolique, économique et sociale. Quant au conformisme, il survient chaque fois qu’il y a position hégémonique d’une doxa esthétique (subversive ou non), celle-ci de toute façon sera très vite contestée par de nouveaux externes, venus de l’underground, frustrés par l’offre existante et désireux de rompre avec le vieux monde musical et de voir leurs propositions reconnues publiquement. Tout le reste n’est que romantisme !

Cependant contrairement aux libéraux et aux anarchistes, Isou n’en congédie pas pour autant l’Etat qui sur ses fonctions régaliennes garde toute son importance et se doit d’être pleinement efficace : pas plus que le marché l’Etat n’est un problème. Anticipant les transformations de l’appareil économique (la tertiarisation et une désindustrialisation relative), l’économie nucléaire met au centre de ses priorités, la question de l’enseignement et de la formation. Dans une économie en perpétuel mouvement, le maintien dans les meilleurs conditions du salariat reste fortement lié à son niveau qualification ; c’est par ailleurs ce même niveau de formation qui va déterminer la qualité et la teneur d’un dynamisme économique fortement lié aux innovations scientifiques et technologiques. Dans la terminologie contemporaine, l’économie nucléaire privilégie donc la souplesse « la flexibilité », contre les « rentes de situation » ou les « situations acquises » au profit de la mobilité, de la formation continue et de l’innovation, quitte à heurter les corporatismes et « conservatismes » installés qu’ils soient publics ou privés, permettant aux outsiders d’exister économiquement et d’apporter leur contribution à la création de richesses. Pour reprendre une distinction désormais connue, il s’agit donc plus d’un socialisme de production (comment créer de la richesse collectivement) que d’un socialisme de redistribution qui reste en France la grande référence symbolique et intellectuelle.

L’inconfort d’une telle théorie vient justement qu’elle n’est réductible à aucune des positions marquées dans le champ politique et culturel français: refusant aussi bien le salut par l’Etat et l’ouvriérisme défendus par une gauche collectiviste que le laisser-faire/laisser –passer des libéraux dont on mesure aujourd’hui les effets désastreux, elle se rapproche finalement davantage des sciences humaines de tradition anglo-saxonne que l’on découvre dans le vide laissé par la faillite du marxisme et sa grille de lecture à propos du débat sur les discriminations. On consultera ainsi avec profit l’ouvrage de référence de H. Becker Les outsiders (1963) ainsi que sur Wikipedia l’article consacré à la théorie des insiders-outsiders (www.wikipedia.org)

(1) Autrement dit, l’antagonisme capitalistes/prolétaires qui avait structuré la société bourgeoise ausiècle précédent n’était plus adéquat pour rendre compte de la division intrinsèque à cette nouvelle forme de régime. Le concept de « capitalisme bureaucratique », développé alors par Castoriadis, permettait au contraire une analyse fine et rigoureuse de l’opposition dirigeants/exécutants comme fondement du procès de production bureaucratique. L’introduction de cette nouvelle notion devait surtout permettre à Castoriadis de faire ressortir les traits communs aux régimes politiques/économiques dominants en Europe au sortir de la Seconde Guerre mondiale, qu’ils se proclament « socialistes » (Europe de l’Est) ou « libéraux » (Europe de l’Ouest). Car le bloc « socialiste » et le bloc « capitaliste » avaient au fond accompli les mêmes objectifs : la nationalisation de l’industrie, la planification de la production, le monopole du commerce extérieur – soit l’étatisation complète de l’économie et de la politique [ cf. ibid., p. 111à 123]. D’où l’absurdité manifeste de donner comme finalités au mouvement ouvrier la prise de pouvoir de l’État, la nationalisation de la production et l’abolition de la propriété privée, puisque ces buts avaient été réalisés en URSS (et étaient en passe de le devenir dans les autres pays de l’Est et en Chine), entraînant, qui plus est, une exploitation et un asservissement accrus du prolétariat «  (in C. Casoriadis, l’imaginaire radical par N. Poirier, sur www.cairn.com)

(2) Quel est le moteur de la dynamique invention/ récupération/ aseptisation que tu analyses dans ton livre ?

BS : le moteur, c'est ce que j'appelle "l'amère victoire": le rock, c'est une histoire des marginalités qui veulent se faire accepter. Pour qu'elles le soient, elles sont rendues acceptables. Elles perdent leur subversivité. Elles ne dérangent plus, ne sont plus dans l'avant-garde. Deviennent une nouvelle norme. On pourrait chouiner sur la toute puissance de l'industrie et du marketing, sur la "récupération". Moi je parle plutôt d'intégration. Comment une lutte pour la reconnaissance de l'anticonformisme se transforme en victoire de la normalisation, du conformisme ! Une logique implacable. D'où un livre forcément très mélancolique.(entretien disponible www.alainfinkeilkrautrock.com)